Depuis plusieurs années, le Cambodge est devenu l’un des épicentres mondiaux de la fraude en ligne et des “scam compounds” installés dans des zones économiques spéciales.
En 2025, un nom s’impose au centre de ce système, selon les autorités américaines et britanniques : Prince Group, un conglomérat basé au Cambodge, dirigé par l’homme d’affaires Chen Zhi.
Les enquêtes récentes des États-Unis, du Royaume-Uni et de plusieurs pays asiatiques décrivent Prince Group comme une organisation criminelle transnationale qui aurait utilisé des centres de fraude en ligne et des victimes de traite humaine pour alimenter une gigantesque machine de cyber-arnaque et de blanchiment d’argent.
1. Qui est le Prince Group et qui est Chen Zhi ?
Prince Group (souvent présenté comme Prince Holding Group) est un conglomérat basé au Cambodge, avec des activités officielles dans :
L’immobilier et le développement urbain
La finance et les systèmes bancaires
L’hôtellerie
Les services
À sa tête, Chen Zhi (également connu sous le nom de Vincent Chen), entrepreneur né en Chine, naturalisé cambodgien et détenteur d’autres nationalités.
Il s’est bâti une image de “tycoon” moderne : mécène, investisseur, proche des élites politiques, associé à des projets de développement et à une communication très soignée.
En octobre 2025, cette image bascule.
Les autorités américaines dévoilent une toute autre version de son empire.
2. Les accusations : un empire financé par les “scam compounds”
Selon l’acte d’inculpation rendu public par la justice américaine, Chen Zhi est accusé d’avoir dirigé, via Prince Group, un réseau de centres de fraude installés à travers le Cambodge.
Ces centres seraient spécialisés dans :
Des escroqueries d’investissement crypto type : AccGn, CoinPlex, TUX AI, etc..
Des arnaques de type “pig butchering” (faux liens affectifs + faux investissements)
D’autres formes de fraude en ligne ciblant des victimes partout dans le monde
Les autorités décrivent un système fondé sur :
Des travailleurs étrangers recrutés par de fausses offres d’emploi
Des personnes retenues contre leur volonté dans des complexes fermés
Des menaces, violences et torture pour les contraindre à arnaquer en ligne
Des scripts et plateformes standardisées pour piloter les scams à la chaîne
En résumé, selon les procureurs, Prince Group ne serait pas seulement un conglomérat classique avec quelques dérives, mais le bras économique d’un réseau de cyber-escroquerie industrielle appuyé sur le travail forcé.
Chen Zhi nie ces accusations et reste, juridiquement, présumé innocent tant qu’il n’est pas condamné.
3. Le rôle central du blanchiment d’argent
Au cœur de ce système, il y a la question clé : où va l’argent ?
Et surtout : comment le rendre “propre” ?
Des milliards détournés via des scams crypto
Les “scam compounds” opérés depuis le Cambodge auraient généré, selon les enquêteurs, des milliards de dollars de profits illicites.
Les victimes, situées aux États-Unis, en Europe et en Asie, étaient amenées à investir sur de fausses plateformes de trading crypto, à envoyer des fonds sur des wallets contrôlés par le réseau et à croire qu’elles participaient à des opérations de trading quantitatif ou d’IA financière.
127 000 bitcoins saisis : un record historique
Les États-Unis annoncent la saisie d’environ 127 000 bitcoins, présentés comme liés aux activités frauduleuses et au blanchiment orchestré par Chen Zhi et Prince Group.
Il s’agit, à ce jour, de la plus grande saisie de cryptomonnaie de l’histoire du Département de la Justice américain.
Ces bitcoins auraient transité par des wallets non hébergés, des plateformes offshore et un réseau de sociétés écrans, avant d’être partiellement réinvestis dans :
De l’immobilier de luxe,
Des entreprises “légitimes” du groupe,
Des actifs financiers dans plusieurs pays.
4. Désignation de Prince Group comme organisation criminelle transnationale
En parallèle de l’inculpation pénale, le Trésor américain va plus loin, il désigne le Prince Group comme Transnational Criminal Organization (TCO)…
Cette désignation entraîne :
Des sanctions contre 146 personnes et entités liées au groupe,
Le gel de leurs actifs sous juridiction américaine,
L’interdiction pour les ressortissants américains de faire affaire avec eux,
L’inscription de wallets crypto et de structures associées sur les listes de sanctions.
Le Royaume-Uni s’aligne et prononce lui aussi des sanctions, incluant :
le gel de biens immobiliers de très grande valeur (murs de bureaux, résidences de luxe),
des interdictions de voyager,
des mesures financières contre les sociétés associées.
Plusieurs médias font état de propriétés gelées à Londres, utilisées selon les enquêteurs pour recycler une partie de l’argent issu des scams.
5. Les saisies récentes : Singapour, Taïwan et au-delà
Les conséquences ne s’arrêtent pas aux États-Unis et au Royaume-Uni.
Plusieurs pays asiatiques ont lancé leurs propres opérations.
Singapour : plus de 150 millions de dollars singapouriens saisis
À Singapour, la police annonce avoir saisi plus de 150 millions de dollars singapouriens d’avoirs liés à Prince Group et à Chen Zhi :
Comptes bancaires
Comptes titres
Espèces
Et plusieurs propriétés immobilières.
Ces saisies interviennent dans le cadre d’une enquête pour blanchiment d’argent et falsification, en coopération avec les autorités étrangères.
Taïwan : détentions et centaines de millions de NT$ confisqués
À Taïwan, les procureurs annoncent avoir :
Arrêté une vingtaine de suspects
Saisi plus de 4,5 milliards de NT$ en actifs (environ 140–150 millions de dollars US) liés à Prince Group.
Là encore, les autorités taïwanaises se basent sur les sanctions américaines et sur des éléments montrant que des entreprises et citoyens taïwanais auraient servi de relais au réseau de fraude et de blanchiment.
Autres juridictions impliquées
Des enquêtes mentionnent également l’utilisation de structures et de flux à travers :
Le Cambodge
Singapour
Taïwan
La Mauricie
Le Laos
Des juridictions offshore
L’objectif : fractionner, dissimuler et recycler l’argent issu des scams dans un maillage de sociétés et de comptes bancaires à l’échelle mondiale.
6. Le Cambodge, terrain fertile pour l’industrie de la fraude
Les révélations sur Prince Group ne tombent pas dans le vide.
Elles s’inscrivent dans un contexte déjà explosif : celui de l’industrie de la fraude en ligne au Cambodge.
Une industrie déjà dénoncée
Depuis plusieurs années, des ONG, des journalistes et des organisations internationales alertent sur :
La présence de scam compounds dans des villes comme Sihanoukville,
La traite de travailleurs venus de toute l’Asie (Chine, Vietnam, Inde, Philippines, etc.),
Les violences, tortures et extorsions subies par ces travailleurs,
L’implication de réseaux criminels chinois appuyés par des élites locales.
Les Nations unies estiment qu’environ 100 000 personnes pourraient être piégées dans des centres de ce type au Cambodge.
Une nouvelle phase : frapper les “gros poissons”
Les sanctions et l’inculpation visant Prince Group marquent une étape importante : pour la première fois, des “figures clés” d’un conglomérat très visible sont publiquement désignées comme étant au cœur de cette économie criminelle.
Le message est clair : les États-Unis, le Royaume-Uni et leurs partenaires veulent désormais s’attaquer aux structures de blanchiment et à ceux qui en tirent le plus grand profit, pas seulement aux petites mains sur le terrain.
7. Ce que cela change pour la lutte contre la fraude en ligne
L’affaire Prince Group a plusieurs conséquences majeures.
Une démonstration de force
La saisie record de 127 000 bitcoins et les centaines de millions confisqués en Asie envoient un signal :
- Les infrastructures financières des réseaux de scam ne sont plus intouchables.
- Les actifs immobiliers, les comptes bancaires et les holdings utilisés pour recycler l’argent sont désormais dans le viseur.
Cela complique ainsi la capacité des réseaux à “repartir de zéro” après chaque scandale.
Une pression sur les gouvernements de la région
En ciblant Prince Group, les sanctions mettent également la pression sur le Cambodge et sur les pays voisins. Les autorités locales sont poussées à :
Intensifier les raids contre les centres de scam
Mieux encadrer les zones économiques spéciales
Limiter la corruption et l’impunité dont profitent ces réseaux
Des milliers d’arrestations et de libérations de victimes dans la région depuis 2024–2025 montrent que la dynamique est en train de changer, même si les résistances restent fortes.
Conclusion
Selon les autorités américaines, britanniques et asiatiques, Prince Group ne serait pas seulement un conglomérat cambodgien prospère, mais un pilier central de l’économie mondiale de la fraude en ligne, responsable de centres de scam alimentés par le travail forcé et d’un blanchiment massif via la cryptomonnaie, l’immobilier et des sociétés écrans.
L’inculpation de Chen Zhi, la désignation de Prince Group comme organisation criminelle transnationale et les saisies d’avoirs en cascade à Singapour, Taïwan et ailleurs sont un tournant.
Pour la première fois, un acteur majeur de cette industrie, au profil de “businessman officiel” et proche du pouvoir, est publiquement accusé d’être au cœur de l’architecture de la fraude.
L’issue judiciaire reste à venir, mais une chose est certaine :
La lutte contre la fraude en ligne en Asie du Sud-Est vient de franchir un nouveau niveau.
Ce qui se joue autour de Prince Group déterminera en grande partie si ces réseaux peuvent continuer à prospérer… ou si, au contraire, nous assistons aux premières fissures sérieuses d’un système longtemps intouchable.

