Les usines de fraude en ligne constituent aujourd’hui l’un des phénomènes criminels les plus inquiétants de la région Asie du Sud Est.
Ces centres, installés dans des zones frontalières où le contrôle de l’État est quasiment absent, exploitent des milliers de personnes et alimentent des arnaques numériques à l’échelle mondiale.
Leur croissance a été fulgurante, notamment dans les zones du Myanmar, du Laos et du Cambodge, où des complexes entiers ont été conçus pour abriter des structures de fraude sophistiquées.
Enquête sur les usines de fraude en ligne en Asie du Sud-Est
1. Origines de la fraude en ligne en Asie du Sud Est
Origines de la fraude en ligne dans la région
Les premières infrastructures liées à la fraude apparaissent entre 2019 et 2021. Au début, elles se présentent comme de simples zones économiques spéciales, mais l’intérieur est dédié à des activités illégales.
Le coup d’État militaire de 2021 au Myanmar marque un tournant. L’effondrement des institutions, la multiplication des groupes armés et l’absence de contrôle étatique créent un environnement idéal pour les organisations criminelles.
C’est dans ce chaos que se construisent les premiers grands complexes de fraude numérique qui évolueront rapidement vers de véritables villes gérées par des milices.
2. Les escroqueries financières et crypto
Les escroqueries financières et crypto
Les usines de fraude se spécialisent dans plusieurs types d’arnaques. Les plus fréquentes sont les fraudes de type pig butchering, les fausses plateformes de trading crypto, les casinos illégaux, les fausses applications d’investissement automatisé et les manipulations par messagerie instantanée.
Chaque centre fonctionne comme une entreprise. Il possède ses départements, ses superviseurs et ses scripts destinés à maximiser les profits.
Les arnaques au recrutement
Pour attirer leurs travailleurs, les centres utilisent des offres d’emploi très attractives. Les annonces promettent un salaire élevé et des conditions idéales dans des pays comme la Thaïlande, la Malaisie ou les Émirats arabes unis. Une fois sur place, les personnes sont enfermées, privées de documents d’identité et contraintes de travailler.
3. L’organisation des parcs criminels
KK Park, symbole mondial de la fraude
L’un des complexes les plus connus est KK Park. Situé à Myawaddy dans l’État de Kayin, à la frontière entre la Thaïlande et le Myanmar, il devient rapidement le symbole de cette industrie.
Sa construction commence autour de 2019 et s’accélère après 2021. Le site se transforme en un immense ensemble composé de dortoirs, de bureaux, de casinos illégaux, d’infrastructures technologiques et de zones de sécurité armées.
Des réseaux structurés et autonomes
KK Park n’est pas un cas isolé. Des centres similaires se développent à Shwe Kokko, dans la Golden Triangle Special Economic Zone au Laos et dans certaines zones de Sihanoukville au Cambodge.
Entre 2021 et 2025, la prolifération est spectaculaire. Les autorités estiment que ces complexes exploitent entre 50 000 et 100 000 personnes et génèrent d’immenses profits pour les groupes criminels.
KK Park (2020)
KK Park (2025)
4. Les victimes de ces usines
La double nature des victimes
Les victimes se situent à deux niveaux :
- Les premières sont les internautes du monde entier qui tombent dans les arnaques crypto et les manipulations psychologiques orchestrées depuis ces centres.
- Les secondes sont les travailleurs retenus de force dans les complexes. Ces personnes sont piégées, exploitées et privées de toute liberté.
Les nationalités les plus touchées
Les victimes forcées proviennent de régions très variées.
On retrouve des personnes venant de Chine, d’Inde, du Vietnam, des Philippines, de Thaïlande, de Malaisie, mais aussi d’Afrique avec des victimes originaires du Nigeria, du Ghana, du Kenya et de l’Ouganda.
D’autres viennent du Népal, du Pakistan, de Hong Kong ou de Taïwan.
Beaucoup ont été attirés par de fausses offres d’emploi avant de se retrouver enfermés dans les complexes.
Conditions de vie et tentatives de fuite
Les témoignages évoquent des violences physiques, des ventes entre centres, des extorsions de rançons et des surveillances permanentes.
Entre 2024 et 2025, plusieurs centaines de personnes ont réussi à s’échapper de KK Park en traversant la frontière thaïlandaise, souvent au péril de leur vie.
5. Le rôle du crime organisé chinois
Une domination structurée
Une large partie de ces centres est contrôlée par le crime organisé chinois. Ces groupes financiers et criminels jouent un rôle central dans la gestion des complexes, la corruption locale, l’achat de terrains, la formation des équipes et le blanchiment des fonds.
Ils importent également les modèles de fraude utilisés en Chine avant la répression de ces activités sur leur territoire.
Une hiérarchie qui exclut les non-chinois
Bien que des ressortissants chinois soient parfois victimes de ces centres, les postes de direction sont systématiquement réservés à des responsables chinois considérés comme fiables par les organisations.
Les travailleurs africains et sud-asiatiques occupent généralement les positions les plus dangereuses ou les plus précaires.
Cette sélection crée une forme de discrimination permanente qui structure entièrement le fonctionnement des usines.
Un écosystème complet de criminalité
Le crime organisé chinois pilote :
La conception des plateformes frauduleuses
Le recrutement international
Le blanchiment d’argent via crypto et casinos
La corruption des autorités locales
Le financement de nouveaux centres
La relocalisation des équipes en cas de raid
Cette organisation permet aux réseaux de survivre même lorsque certains centres sont démantelés.
6. Les technologies utilisées
Des outils avancés au service de la fraude
Les centres utilisent une technologie sophistiquée pour éviter toute interruption.
On y trouve des connexions Starlink, des VPN multiples, des serveurs, des identités générées par IA, des réseaux sociaux contrôlés par bots et des plateformes crypto conçues sur mesure.
L’usage massif des deepfakes et identités IA
Les fraudeurs créent des profils complets avec des photos, des vidéos et des interactions générées par intelligence artificielle.
Ces identités numériques renforcent la crédibilité des escroqueries et permettent de manipuler les victimes sur plusieurs semaines.
7. Les réseaux sociaux comme arme principale
Une stratégie numérique optimisée
TikTok, Facebook, WhatsApp, Telegram, Line et Instagram sont utilisés pour attirer les victimes et maintenir le contact avec elles.
Les contenus sont créés pour inspirer confiance, renforcer l’illusion de réussite et mener les internautes vers des fausses plateformes d’investissement.
8. Les routes du blanchiment
Circuits financiers et crypto
Les fonds issus des arnaques suivent un parcours financier complexe destiné à masquer leur origine. La première étape repose sur les cryptomonnaies, notamment l’USDT et le TRX, qui permettent des transferts rapides et difficiles à tracer.
Les plateformes offshore sans procédures KYC strictes servent ensuite à obscurcir davantage les mouvements d’argent.
Une partie des fonds est ensuite blanchie dans les casinos illégaux du Triangle d’Or et dans des entreprises écrans installées au Myanmar, au Laos ou au Cambodge. Ces structures permettent de réinjecter l’argent dans l’économie locale en toute discrétion.
Le rôle discret de certaines banques locales
Dans certains cas, des banques locales jouent également un rôle indirect dans le processus. Elles ne sont pas nécessairement impliquées volontairement, mais elles manquent de mécanismes de contrôle ou ferment les yeux sur certaines transactions inhabituelles.
Cela facilite la conversion de cryptomonnaies en devises locales ou l’ouverture de comptes destinés à recevoir des fonds issus des arnaques.
Ces failles permettent aux organisations criminelles de transférer des sommes importantes via le réseau bancaire traditionnel avant d’investir dans :
L’immobilier régional
Des sociétés écrans financées par des capitaux étrangers
Des infrastructures servant à agrandir les centres frauduleux
Cette zone grise du système bancaire local renforce la capacité des parcs criminels à prospérer malgré les efforts internationaux.
9. La complicité locale et les zones hors contrôle
Les régions où l’État n’a plus d’autorité
Dans l’État birman de Kayin, certaines zones ne sont plus contrôlées par le gouvernement.
Des groupes armés autorisent l’installation de centres en échange de financements, ce qui crée des mini-territoires autonomes.
Le Laos et le Cambodge connaissent des situations similaires dans leurs zones économiques spéciales.
10. Impact local et régional
Une économie parallèle dangereuse
Ces centres ont profondément transformé l’économie locale en créant une activité parallèle entièrement fondée sur l’illégal. Leur présence attire des réseaux criminels, favorise le trafic humain et renforce l’influence de groupes armés qui contrôlent des portions entières du territoire
Les autorités locales, souvent sous-financées ou corrompues, perdent progressivement toute capacité d’intervention et se retrouvent dépendantes des revenus générés par ces structures clandestines.
Cette économie souterraine détériore durablement l’image internationale des pays concernés. Elle crée une dépendance malsaine où les infrastructures, l’emploi et une partie du commerce reposent sur des activités criminelles. À long terme, ces régions deviennent plus difficiles à stabiliser, plus vulnérables aux violences armées et davantage isolées du reste du monde.
11. Un tournant historique dans la lutte contre les scam factories
Une coopération internationale inédite
Depuis 2024 et 2025, la situation commence à évoluer.
Les États Unis, la Chine et la Thaïlande ont renforcé la coopération pour démanteler les infrastructures criminelles.
- Des opérations militaires ont été menées dans la région de Myawaddy.
- Des dizaines de bâtiments de KK Park ont été détruits.
- Des centaines de travailleurs ont été secourus et évacués.
Des opérations qui ciblent enfin les infrastructures
Les autorités détruisent désormais les serveurs, les équipements informatiques et les bâtiments utilisés par les fraudeurs.
Cette approche vise à empêcher la reconstruction rapide des centres et à perturber durablement les réseaux criminels.
Les usines de fraude en ligne en Asie du Sud Est sont devenues l’un des piliers de la criminalité numérique mondiale.
Elles combinent trafic humain, technologie avancée, corruption et exploitation de zones entièrement hors de contrôle étatique.
Pour la première fois depuis leur création, la dynamique s’inverse.
La coopération entre la Thaïlande, les États Unis et la Chine ouvre une nouvelle phase dans la lutte contre les scam factories.
Des centres emblématiques comme KK Park sont désormais visés, détruits et évacués.
L’industrie n’a pas disparu, mais elle n’avance plus dans l’ombre.
Elle fait enfin face à un adversaire déterminé.




